Tradition… oui, mais ?

image-lettre-decembre-2016Si lʼon excepte les points de vue religieux et juridiques de ce terme, il est intéressant dʼen aborder son aspect culturel et sociologique, par lʼinfluence des traces laissées au cours de lʼhistoire sur les sociétés humaines.

Nous savons quʼen médecine chinoise ce terme peut vite conduire à la polémique et au parti-pris.

Bien souvent, il y a confusion entre coutume et tradition. Les coutumes, si elles ont survécu au temps, restent très circonscrites à un territoire, voire à un village. La tradition illustre lʼhistoire dʼun peuple. Cʼest une transmission culturelle, peu sensible au temps qui passe, car elle se transmet de génération en génération, afin de conserver et reproduire les mêmes modèles.

Il faut, cependant, nuancer cette croyance idyllique à lʼépreuve des millénaires. Dʼabord, cette dichotomie entre coutume et tradition nʼest pas clairement tranchée. Une coutume peut, si elle répond à des critères sociaux très ancrés, dépasser, en tant que modèle de progrès, les frontières dʼun territoire et même dʼun pays, et devenir, par phénomène dʼintégration une tradition.

Comme lʼécrit le RP. Claude Larre (Les Chinois Ed. Philippe Auzou-Lidis 1981) « Cependant, les interprétations théoriques de la vie et de la pathologie, comme les acquis empiriques du passé, ont parus assez solides et efficaces pour mériter dʼêtre conservés ». Il ne faut pas croire que cette médecine, parce quʼelle a été recueillie et compilée dans les Grands Livres Classiques sous la volonté dʼun souverain éclairé, est le fruit dʼune pensée unique, sous la conduite dʼuniversitaires, comme cela se pratique en Occident. Ce que nous en connaissons aujourdʼhui, cʼest par ce que nous ont livré les exégètes qui ont décryptés les documents exhumés par les archéologues. Mais, ces documents, s’ils fixent une date dans lʼhistoire de cette médecine, ne sont que la transcription dʼune oralité multiple, qui a alimenté une mémoire ancestrale, dont on peut supposer quʼune grande partie a été perdue, déformée ou négligée.

Peut-on affirmer maintenant, sans discréditer ou sous-estimer la valeur inestimable des documents qui nous sont parvenus, quʼils sont le reflet exact dʼune transmission qui va au-delà de lʼHistoire ?

Cʼest pourquoi, il faut toujours conserver un jugement critique sur une vision figée qui serait inscrite dans le marbre définitivement. Nous avons tant encore à découvrir, et nos chercheurs sʼy consacrent pleinement avec succès.

Dans le même ouvrage cité, Claude Larre écrit avec son humble lucidité « Dans la plupart des pays, on lʼapprécie plus quʼon ne lui donne droit de cité et elle demeure, légalement, sous le contrôle de la médecine occidentale. Situation un peu paradoxale que justifie le retard considérable pris par lʼenseignement scientifique de lʼacupuncture… Elle est en effet un art traditionnel…. Aussi longtemps que la médecine traditionnelle chinoise ne sera pas acceptée comme une médecine, précisément parce quʼelle est traditionnelle, elle nʼa aucune chance dʼacquérir son autonomie. Elle peut tout juste espérer, comme une colonie, parvenir à lʼindépendance dans lʼinterdépendance. »

Les chantres qui sʼattachent au mot tradition, comme s’ils défendaient une parole sacrée, feraient bien de sʼinspirer de la vision réaliste de Claude Larre quʼon ne peut taxer de réactionnaire.

Les progrès de la médecine sont un devoir envers lʼHumanité. Cʼest une construction qui sʼenrichit des succès et des échecs du passé. Dresser une frontière idéologique entre tradition et modernité, serait se priver de la sagesse des anciens et dʼavancer en borgne vers une vision en deux dimensions sans profondeur de vue. La lucidité est la faculté de voir les choses avec justesse.

 Bernard AVEL

Président du CCREAT