Le sujet et le projet

L’instinct de conservation est apparu avec la vie sur terre. C’est un patrimoine inscrit dans la génétique de toutes les espèces, mais il a été confronté, dès le départ, à un environnement hostile qui l’a obligé à s’adapter en permanence pour protéger la survie de chaque individu. Malgré cela, certaines espèces ont disparu de la surface terrestre. L’Homme s’est hissé au sommet de cette hiérarchie et sa volonté de survivre, mise en permanence à l’épreuve des éléments, l’a contraint à trouver des parades.

Chaque nouvelle agression forgeait son expérience qui s’enrichissait de constats qui, petit à petit, lui permettaient d’anticiper l’événement et de se préparer à y faire face. L’Homme, le sujet, en se reproduisant, devenait responsable de sa progéniture et de son couple. Il protégeait son modèle en le projetant dans l’avenir. Il avait un projet.

Une mortalité probablement très importante lui imposa, pour sa propre survie, de comprendre les causes et leurs effets. La notion de diagnostic prenait forme et la répétition des mêmes causes reproduisant les mêmes effets, il ne restait plus qu’à en trouver le remède. Le besoin de recherche était né et l’accumulation des cas l’enrichissait chaque jour de nouvelles questions auxquelles il fallait donner des réponses. Les échecs et les succès étaient confrontés et le bouche à oreille faisait le reste.

La tradition orale colporta les informations de groupe en groupe et une somme de connaissances constitua un corpus medica, que les plus intelligents s’approprièrent et protégèrent jalousement car ils prenaient conscience que ce savoir leur donnait aussi le pouvoir : celui de protéger la vie et, à travers elle, la cohésion sociale du clan. Ce rôle était assuré par le chamane, héritier des protocoles rituels, de la vie à la mort de chaque individu du groupe. L’art de soigner, pour être plus efficace, devait s’entourer de certains artifices cultuels car il fallait à la fois posséder les esprits et les corps. La médecine psycho-somatique s’organisait autour de la religion, dans son sens étymologique, dont certaines pratiques de nos jours ne se sont pas totalement exonérées.

L’art de se soigner dépassait l’individu, pour être confié au sorcier, dépositaire de secrets ancestraux et de recettes mystérieuses. Des codes de langage et des formules magiques s’instauraient entre initiés. Le secret était de règle, car de lui dépendait le pouvoir du chaman sur le groupe ou le clan. C’est la raison pour laquelle, la plupart de ces médecines ont été perdues au fil du temps, avec les conquêtes coloniales qui apportèrent avec elles les remèdes de la médecine moderne aux spectaculaires et immédiats.

Certaines survivent à l’état embryonnaire, partagées entre le guérisseur et le docteur en médecine. Même nos sociétés modernes, et surtout rurales, ont recours à ces pratiques aux résultats quelquefois surprenants pour nos esprits cartésiens.

Malgré une implantation inexorable et irréversible de la médecine occidentale en Extrême-Orient, la médecine chinoise et l’acupuncture ont survécu aux aléas politiques et culturels. Elles se sont imposées au monde occidental comme une alternative crédible par leur efficacité. C’est un exemple unique dans l’histoire médicale de l’humanité, mais ce n’est ni le fait du hasard ni un esprit de mode appelé à disparaître. Son antériorité millénaire en est la preuve la plus concrète et la moins discutable. Cette longévité repose sur le fait que la Chine préhistorique a inventé le concept unique au monde du Yin/Yang applicable à tous les raisonnements et toutes les rhétoriques, dont la médecine chinoise est la plus illustre démonstration.

Affirmer que la Chine est à l’origine de ce concept et de tout ce qui en découle, est l’affaire des historiens, mais on peut lui faire l’honneur de lui en attribuer la paternité, car elle est incontestablement à l’origine des textes canoniques qui ont fixé pour l’éternité l’héritage d’une transmission orale toujours aussi pertinente de nos jours qu’elle l’était il y a trois millénaires. Malgré une écriture très poétique, propre à la culture chinoise ancestrale, le contenu peut rivaliser avec les connaissances les plus récentes et les a même, souvent, anticipées. Ceux-ci sont d’une modernité qu’il conviendrait de reconnaitre.

La médecine traditionnelle chinoise a placé le patient, dans sa globalité, au centre du raisonnement énergétique de l’équilibre Yin/Yang comme un paramètre à géométrie variable.

La médecine occidentale, s’est orientée vers l’étude des symptômes et de leurs remèdes comme si on était en présence de constantes linéaires et que, ce qui est applicable à un individu, est transposable à toute l’humanité.

C’est la raison pour laquelle la démarche scientifique occidentale a été constamment remise en question au fil des temps. Mais il est incontestable que ses progrès ont participé à l’allongement de la vie dans une forme physique de plus en plus satisfaisante. Sommes-nous pour autant plus heureux ? La consommation d’anxiolytiques et autres somnifères tendrait à démontrer le contraire. Tracer un no man’s land entre ces deux approches de la santé ne peut qu’entretenir le malentendu.

La prise de conscience, sur un principe de santé durable, ne peut faire l’économie d’une coexistence pacifiée entre les praticiens en médecine chinoise et la médecine conventionnelle, chacune dans son domaine et ses limites. Le patient doit pouvoir en toute liberté et toute confiance consulter le praticien de son choix sachant qu’une formation de qualité des uns et des autres sera garante de sa sécurité.

La profession d’acupuncteur doit s’affranchir des qualificatifs médecin et non-médecin qui troublent les relations entre patient et praticien.

Le Conseil Supérieur National de l’Acupuncture Traditionnelle (CSNAT) et le Centre Culturel de Recherche et d’Etude en Acupuncture Traditionnelle (CCREAT) travaillent, à mettre en œuvre un cursus de formation conforme aux recommandations du Ministère de la Santé.

Bernard Avel

Président du CCREAT